Nous étions une quinzaine à table. Une assemblée familiale commune.
Les cousins, avachis sur les chaises style Louis XV de la salle à manger lançaient des blagues vertes d'une finesse hasardeuse, en s'esclaffant lourdement à chaque galéjade lancée par l'un d'eux.
On fumait fourchette à la main. On éclatait d'un rire gras dans la coupe de Ruinart que la tante dévouée s'efforçait de maintenir toujours pleine. On se tenait à table comme dans le festin à la fin d'un Astérix. Sauf que le barde n'était pas baillonné.
Moment de glamour au milieu de cette famille fière de ses racine, lesquelles, à ce qu'on prétendait, plongeaient quelque part dans un revendiqué terreau de petite aristocratie locale, dont nul ne se souvenait cependant trop bien des origines. Des bamboches titrés.
Les échanges de la garde féminine tournaient autour de la recette du poulet à l'anis, des petites misères gastriques dont elles souffraient parfois et du détail des arrivages au monde de leurs enfants-roi, conversations auxquelles les convives avaient laissé une place de choix.
L'énorme Tata Lélé brillait.
Entre la salade russe et le rôti de porc qui baignait dans une copieuse mare de saindoux, la Lélé, au maquillage bioluminescent, engoncée dans l'étau de sa robe violette, lança une flèche destinée à l'une des jeunes femmes présentes. La seule dont la discrète attitude contrastait avec l'épaisse jovialité de l'assemblée : "Je vous avais bien dit qu'à cause d'elle, il reprendrait la clope."
Ça visait sa belle-fille. Le fils de la Lélé était un gars gentil. Devenu fumeur très jeune, ils'était arrêté quand l'échographie de sa femme avait confirmé le début de ses vrais problèmes.
Cette dernière avait, à la fin d'un courageux allaitement de huit mois, recommencé à fumer un peu, de temps en temps, quand elle avait la rare occasion de sortir.
Quant à son mari, il eut tout simplement la mélancolie des blandices de la volupté que procure la nocive petite tige à la nicotine et au benzopyrène, et céda à la tentation qui le pinçait depuis le premier jour de son sevrage.
La réflexion de Lélé. Léondine a du poids dans le clan. Elle et sa sulfureuse habitude d'envoyer dès qu'elle le peut un boomerang aussi méchant que sot au visage de quelqu'un, de préférence pas de la famille. Le statut des pièces rapportées s'avère parfois difficile.
Le silence se fait. "Bon dieu, ça va flinguer sec", entend-on murmurer en bout de table.
La belle-fille visée par l'envoi de belle-maman reste silencieuse un instant, puis répond lentement avec un air feignant à la perfection une humilité poignante et une exquise douceur :
- " Me voici démasquée ; oui, quand dort votre fils, je lui cale entre les lèvres des cigarettes chargées d'arsenic pour qu'il redevienne solidement dépendant de la fumée. J'accompagne mon rite nocturne de berceuses de son enfance en m'efforçant de reproduire la voix de sirène qui perle entre vos lèvres, aussi ne se réveille-t-il jamais. Il a ainsi beaucoup fumé dans une totale ignorance, sans être le moins du monde incommodé au réveil, car je prends soin de lui administrer un neutralisateur de goût à base de morphine, qui joue sur les papilles gustatives un rôle efficace de désensibilisation ponctuelle. Je dois aussi à la vérité de dire, Madame, que lorsque je le sens un brin alerte, je lui plaque sur le nez un chiffon imbibié d'éther, de sorte qu'il reste dans son sommeil."
La belle-mère s'étrangla. Elle s'étrangla d'humiliation face une insolence aussi méprisante que polie, qu'elle dut essuyer devant les siens par une pièce rapportée. Rapportée par son fils.
Les gens bien sont vraiment bien.
samedi 8 mars 2008
jeudi 6 mars 2008
Égalité des sexes
On découvre que c’est une duperie dès ses premiers frottements avec le monde du travail.
Moi, je l’ai appris autrement.
La tête de mon mari quand je lui ai annoncé ma promotion.
Ascension professionnelle, admission au conseil d'administration, augmentation, bureau luxueux, bref un saut rondelet.
De cela, je me me suis vue gratifiée d’une grimace perlée de grommellements à peine contenus, suivis de cette réflexion hostile et sotte : “À ce rythme je vais bientôt pouvoir arrêter de travailler”.
Pas besoin d’être philosophe, anthropologue ou voyant pour découvrir d’où pouvait venir cette taciturne manifestation d’admiration. Du cal'çon. Là où pieute plus ou moins sagement l’équipement masculin qui génère une alchimie hormonale propre au genre, laquelle conduit à un axiome rudimentaire qu’aucun étalon de bonne foi ne saurait contester : “moi plus que toi”.
D’une logique implacable.
Cet impétueux homme d’affaires à succès se voyait pour la première fois confiné à la place de second. La mienne d’avant. Celle que m’imposait mon antérieure situation professionnelle, dont mon mari manifestait au passage assez peu d'orgueil car selon lui, je pouvais et surtout je devais prétendre à mieux.
Oui, à mieux, mais avec l’interdiction tacite de franchir un seuil critique jalousement surveillé : celui qui marquait la différence entre lui et moi.
Celui dont on feint d’ignorer l’existence quand on se prête à cet illusoire babillage contemporain qui prétend célébrer le couronnement de l’égalité des sexes.
Moi, je l’ai appris autrement.
La tête de mon mari quand je lui ai annoncé ma promotion.
Ascension professionnelle, admission au conseil d'administration, augmentation, bureau luxueux, bref un saut rondelet.
De cela, je me me suis vue gratifiée d’une grimace perlée de grommellements à peine contenus, suivis de cette réflexion hostile et sotte : “À ce rythme je vais bientôt pouvoir arrêter de travailler”.
Pas besoin d’être philosophe, anthropologue ou voyant pour découvrir d’où pouvait venir cette taciturne manifestation d’admiration. Du cal'çon. Là où pieute plus ou moins sagement l’équipement masculin qui génère une alchimie hormonale propre au genre, laquelle conduit à un axiome rudimentaire qu’aucun étalon de bonne foi ne saurait contester : “moi plus que toi”.
D’une logique implacable.
Cet impétueux homme d’affaires à succès se voyait pour la première fois confiné à la place de second. La mienne d’avant. Celle que m’imposait mon antérieure situation professionnelle, dont mon mari manifestait au passage assez peu d'orgueil car selon lui, je pouvais et surtout je devais prétendre à mieux.
Oui, à mieux, mais avec l’interdiction tacite de franchir un seuil critique jalousement surveillé : celui qui marquait la différence entre lui et moi.
Celui dont on feint d’ignorer l’existence quand on se prête à cet illusoire babillage contemporain qui prétend célébrer le couronnement de l’égalité des sexes.
Le directeur orphelin
J’ai eu un problème au travail, qui m’a occasionné quelques soucis. Et comme j’en ignorais l’origine, je n'y pouvais apporter solution.
Mais en cherchant un peu, j’ai trouvé. Suite à un incident technique, un de nos directeurs avait connecté son principal chef de service sur ma ligne de téléphone.
Pas très contente, mais dans un esprit que je ne voulais surtout pas bagarreur, je vais le voir dans son bureau pour étudier avec lui une autre solution, ce “piratage” m’empêchant de travailler correctement, et pour cause : c'est en grande partie grâce au téléphone que je gagne mon pain quotidien.
Je frappe (geste devenu d’une ringarde obsolescence dans mon entourage professionnel). J’ouvre la porte. J’entre. Une autre personne s’y trouvait, avec laquelle mon ami le directeur terminait une bénigne mise au point technique.
Mon sens assez développé de la courtoisie m’impose un déférent silence, me niant à toute forme d’interruption, bien que la qualité de mon poste m’eût très décemment permis de solliciter une seconde d’attention immédiate.
J’attends donc, me disant qu’en pareille circonstance, plutôt que de faire attendre un visiteur, je l'inviterais poliment à prendre congé, en l'assurant d'un appel sitôt libérée (“libérée”, é - heu ; le narrateur est une femme : détail d'importance dans la suite des événements).
Je m’attends donc, par un réflexe de réciprocité encore naturel chez moi, à un traitement similaire. Mais rien ne vient. Ni le congé de l’autre, ni un semblant de considération à mon endroit.
Quelques agaçantes minutes s’égrennent, et je décide de me retirer avant de laisser se manifester ma colère ; en effet, celle-ci montait tout doucement vers la zone cérébrale qui se met à me picoter lorsque se manifeste dans l'antre de mes sens quelque humeur glissant dangereusement vers le fiel.
Mais avant de m'en aller, je dis à mon ami que nous devons parler d'un problème concernant ma ligne de téléphone et que…
- "Oh ça va, j'ai des problèmes plus importants à résoudre", coupe-t-il.
Des-problèmes-plus-importants-à-résoudre.
Je me jette dehors, cédant malgré moi à cette inélégante manière de prendre congé : en claquant la porte.
Curieusement, la courte distance qui sépare le bureau de mon camarade et le mien s’avéra suffisante pour me faire recouvrer un calme lagunaire. J’avais passé mon interlocuteur au scanner, et pu apprécier une logique absolue dans tous les petits événements qui venaient de se succéder.
En quelques instants, j’avais revu un film dont le tournage avait débuté une douzaine d’années auparavant.
Jean-Charles. Un gros garçon affable et mou. Pas brillant, mais pas non plus à inscrire au registre du rosier de Maupassant. Son honorable diplôme lui ouvrit les portes de l’entreprise sitôt sorti d’école. Il put ainsi continuer à jouir de son paisible cocooning à l’intérieur d'une bulle provinciale d’environ dix kilomètres de diamètre, domicile parental inclus.
Mariage (local) avec une fille (locale) pas vilaine mais un peu chipie, rencontrée au lycée (local). Au terme d’une courte formation professionnelle, elle avait trouvé un poste d’employée administrative dans une petite entreprise (locale) qui fabrique des bombons. Naissance d’une paire d’héritiers. Achat d’un gros 4x4 tout neuf et très cher. Un voyage à Paris pour aller chez Mickey.
Et puis un grand coup de chance : une place de directeur se libère, on l’offre à monsieur, monsieur dit oui, monsieur devient directeur. Di-rec-teur.
À ce stade il convient de souffler un peu dans notre récit, car là ça décoiffe sévère. Ça décoiffe tellement que la matière cérébrale de Jean-Claude se retrouve carrément exposée à l’air libre, délivrant son esprit d’une cloison qui s’était jusqu’à présent interposée entre la nimbe crucifère et lui.
Il endossa avec une vaillante energie son nouveau rôle, empruntant au début les airs suffisants d’un riche autodidacte texan, s’inventant des gestes nouveaux pour faire figure de grand homme. Quelle effusion d’accolades et de petites tapes consolatrices ! combien ont-ils porté son gros bras court et velu, qu’il posait affectueusement sur vos épaules comme le ferait un sage vieillard sur celles de son bien-aimé petit-fils.
Il était amusant. Avec ses airs faits d’un mélange de crooner, de Santa Claus et de Pantagruel, dans une volumétrie charnelle que l’on n’avait visiblement jamais eu l’intention d’alléger, et accoutré d’un apparat vestimentaire que même Karl Lagerfeld, à ses heures les plus maussades, n’eût jamais été capable de créer, il offrait sans le savoir un one-man-show permanent à qui ne s’interdisait ni silencieuse moquerie ni muette raillerie.
Ce fut une piquante drôlerie jusqu’au jour où se produisit un drame.
Un autre directeur le taquina en lui disant qu’il avait encore du chemin à parcourir, et qu’il ferait vraiment partie du Grand Cénacle des Décideur le jour où une secrétaire lui serait personnellement attribuée.
Cette blague bénigne le tua. La foudre de Jupiter le brisa en mille morceaux. La honte, l’humiliation, la dégradation, l’opprobre, la flétrissure, l’étranglement, l’apoplexie, le pauvre garçon passa par toutes les souffrances qu’un amour-propre mielleusement cajolé peut faire subir quand il se voit traîné dans la fange. Son bonheur chavira. Sa bonhomie fit place à une fade aigreur.
Oh, rien d’un acrimonieux sycophante, rien d’un Don Salluste sulfureux. L’envergure qui manquait au bougre quand il se lovait dans son minuscule bonheur meringué, il ne l’avait pas non plus dans la hargne. C’était plutôt Gentil transformé en Grincheux.
Terrible, ce complexe du directeur orphelin…
Une métamorphose se produisit donc. Comme une image evanescente, l’attitude gauchement paternaliste de notre bon lascar tout rose s'emprit doucement de reflets grisâtres. Cependant, chose curieuse, c’est la gent féminine qui en fit les frais.
Il adopta une manière méprisante de s’adresser à ses collaboratrices. Aux gamines du secrétariat général, il n’hésita plus à leur demander d’exécuter pour lui des tâches de “petites mains” qu’il eût aussi vite fait d’accomplir lui-même. Il fallut désormais lui traduire des écrits techniques qui ne variaient, d’une langue à l’autre, que d’un accent ou d’une consonne. Il se fit apporter petits biscuits et café lorsqu’il “recevait”. On dut lui faire des photocopies, ou même parfois simplement enlever des agraphes. Il demanda qu’on lui prît ses rendez-vous…
Il allégua, pour se justifier, une surcharge de travail qui ne lui permettait plus de “perdre du temps”.
- “Soyons efficaces”, l’entendait-on désormais clamer à tout vent avec une dignité cardinalice.
Alors moi, forcément, avec mon téléphone…
Mais en cherchant un peu, j’ai trouvé. Suite à un incident technique, un de nos directeurs avait connecté son principal chef de service sur ma ligne de téléphone.
Pas très contente, mais dans un esprit que je ne voulais surtout pas bagarreur, je vais le voir dans son bureau pour étudier avec lui une autre solution, ce “piratage” m’empêchant de travailler correctement, et pour cause : c'est en grande partie grâce au téléphone que je gagne mon pain quotidien.
Je frappe (geste devenu d’une ringarde obsolescence dans mon entourage professionnel). J’ouvre la porte. J’entre. Une autre personne s’y trouvait, avec laquelle mon ami le directeur terminait une bénigne mise au point technique.
Mon sens assez développé de la courtoisie m’impose un déférent silence, me niant à toute forme d’interruption, bien que la qualité de mon poste m’eût très décemment permis de solliciter une seconde d’attention immédiate.
J’attends donc, me disant qu’en pareille circonstance, plutôt que de faire attendre un visiteur, je l'inviterais poliment à prendre congé, en l'assurant d'un appel sitôt libérée (“libérée”, é - heu ; le narrateur est une femme : détail d'importance dans la suite des événements).
Je m’attends donc, par un réflexe de réciprocité encore naturel chez moi, à un traitement similaire. Mais rien ne vient. Ni le congé de l’autre, ni un semblant de considération à mon endroit.
Quelques agaçantes minutes s’égrennent, et je décide de me retirer avant de laisser se manifester ma colère ; en effet, celle-ci montait tout doucement vers la zone cérébrale qui se met à me picoter lorsque se manifeste dans l'antre de mes sens quelque humeur glissant dangereusement vers le fiel.
Mais avant de m'en aller, je dis à mon ami que nous devons parler d'un problème concernant ma ligne de téléphone et que…
- "Oh ça va, j'ai des problèmes plus importants à résoudre", coupe-t-il.
Des-problèmes-plus-importants-à-résoudre.
Je me jette dehors, cédant malgré moi à cette inélégante manière de prendre congé : en claquant la porte.
Curieusement, la courte distance qui sépare le bureau de mon camarade et le mien s’avéra suffisante pour me faire recouvrer un calme lagunaire. J’avais passé mon interlocuteur au scanner, et pu apprécier une logique absolue dans tous les petits événements qui venaient de se succéder.
En quelques instants, j’avais revu un film dont le tournage avait débuté une douzaine d’années auparavant.
Jean-Charles. Un gros garçon affable et mou. Pas brillant, mais pas non plus à inscrire au registre du rosier de Maupassant. Son honorable diplôme lui ouvrit les portes de l’entreprise sitôt sorti d’école. Il put ainsi continuer à jouir de son paisible cocooning à l’intérieur d'une bulle provinciale d’environ dix kilomètres de diamètre, domicile parental inclus.
Mariage (local) avec une fille (locale) pas vilaine mais un peu chipie, rencontrée au lycée (local). Au terme d’une courte formation professionnelle, elle avait trouvé un poste d’employée administrative dans une petite entreprise (locale) qui fabrique des bombons. Naissance d’une paire d’héritiers. Achat d’un gros 4x4 tout neuf et très cher. Un voyage à Paris pour aller chez Mickey.
Et puis un grand coup de chance : une place de directeur se libère, on l’offre à monsieur, monsieur dit oui, monsieur devient directeur. Di-rec-teur.
À ce stade il convient de souffler un peu dans notre récit, car là ça décoiffe sévère. Ça décoiffe tellement que la matière cérébrale de Jean-Claude se retrouve carrément exposée à l’air libre, délivrant son esprit d’une cloison qui s’était jusqu’à présent interposée entre la nimbe crucifère et lui.
Il endossa avec une vaillante energie son nouveau rôle, empruntant au début les airs suffisants d’un riche autodidacte texan, s’inventant des gestes nouveaux pour faire figure de grand homme. Quelle effusion d’accolades et de petites tapes consolatrices ! combien ont-ils porté son gros bras court et velu, qu’il posait affectueusement sur vos épaules comme le ferait un sage vieillard sur celles de son bien-aimé petit-fils.
Il était amusant. Avec ses airs faits d’un mélange de crooner, de Santa Claus et de Pantagruel, dans une volumétrie charnelle que l’on n’avait visiblement jamais eu l’intention d’alléger, et accoutré d’un apparat vestimentaire que même Karl Lagerfeld, à ses heures les plus maussades, n’eût jamais été capable de créer, il offrait sans le savoir un one-man-show permanent à qui ne s’interdisait ni silencieuse moquerie ni muette raillerie.
Ce fut une piquante drôlerie jusqu’au jour où se produisit un drame.
Un autre directeur le taquina en lui disant qu’il avait encore du chemin à parcourir, et qu’il ferait vraiment partie du Grand Cénacle des Décideur le jour où une secrétaire lui serait personnellement attribuée.
Cette blague bénigne le tua. La foudre de Jupiter le brisa en mille morceaux. La honte, l’humiliation, la dégradation, l’opprobre, la flétrissure, l’étranglement, l’apoplexie, le pauvre garçon passa par toutes les souffrances qu’un amour-propre mielleusement cajolé peut faire subir quand il se voit traîné dans la fange. Son bonheur chavira. Sa bonhomie fit place à une fade aigreur.
Oh, rien d’un acrimonieux sycophante, rien d’un Don Salluste sulfureux. L’envergure qui manquait au bougre quand il se lovait dans son minuscule bonheur meringué, il ne l’avait pas non plus dans la hargne. C’était plutôt Gentil transformé en Grincheux.
Terrible, ce complexe du directeur orphelin…
Une métamorphose se produisit donc. Comme une image evanescente, l’attitude gauchement paternaliste de notre bon lascar tout rose s'emprit doucement de reflets grisâtres. Cependant, chose curieuse, c’est la gent féminine qui en fit les frais.
Il adopta une manière méprisante de s’adresser à ses collaboratrices. Aux gamines du secrétariat général, il n’hésita plus à leur demander d’exécuter pour lui des tâches de “petites mains” qu’il eût aussi vite fait d’accomplir lui-même. Il fallut désormais lui traduire des écrits techniques qui ne variaient, d’une langue à l’autre, que d’un accent ou d’une consonne. Il se fit apporter petits biscuits et café lorsqu’il “recevait”. On dut lui faire des photocopies, ou même parfois simplement enlever des agraphes. Il demanda qu’on lui prît ses rendez-vous…
Il allégua, pour se justifier, une surcharge de travail qui ne lui permettait plus de “perdre du temps”.
- “Soyons efficaces”, l’entendait-on désormais clamer à tout vent avec une dignité cardinalice.
Alors moi, forcément, avec mon téléphone…
dimanche 25 novembre 2007
Une bonne âme
Marie-Odile marchait d'un pas vif en cette fraîche matinée ensoleillée d'hiver. Elle était pressée. Elle allait être intronisée par Monsieur le Curé : elle devenait res-pon-sa-ble des dames d'accueil de la Paroisse St Ambroise.
C'était à présent elle qui com-men-de-rait et qui surveillerait ces bonnes dames de bienfaisance pendant leur permanence bénévole, elle qui dorénavant les reprendrait au moindre dérapage relationnel pour le bien des personnes qui se présentent à l'accueil quand elles ont besoin de solliciter un service de la paroisse.
Mais c'était elle, surtout, qui serait à présent la très privilégiée détentrice de la clé de la Grande Salle Jaune, dans laquelle on entassait tout ce dont se défaisaient les bourgeois du quartier pour être vendu à la Braderie paroissiale au profit des pauvres.
Elle arriva enfin, essoufflée d'avoir ainsi couru ; on l'attendait, le cidre à la main et la joie sur les visages. Elle eut droit à un beau discours, qui vanta ses grandes qualités humaines et son dévouement à l'Église, on l'applaudit et on lui souhaita une grande réussite dans sa nouvelle mission au sein de l'équipe.
Puis on se sépara et Marie-Odile prit sa place au bureau de l'accueil, car c'était à elle d'assurer la permanence le mardi matin.
Elle était à peine assise qu'une jeune femme entra. Elle avait un air doux, les traits tirés par une fatigue que ne dissimulait pas le léger fond de teint qu'elle avait appliqué à la hâte sur son pâle visage. Son manteau beige défraîchi, trop grand pour elle, ne laissait voir que des mocassins bleu marine élimés, qu'elle semblait avoir portés toute sa vie. Ses mains étaient rougies par le froid et les petites croûtes visibles sur ses phalanges laissaient à penser qu'elle ne soignait pas un eczéma qui semblait depuis longtemps avoir fait son nid dans cet épiderme si fin.
Elle se présenta. Jeanne de Mélaire. Elle était veuve depuis à peine un an. Son mari l'avait laissée avec trois enfants petits et une grossesse bien avancée. Leur bel appartement haussmanien était en vente, car Monsieur de Mélaire avait contracté des dettes importantes au jeu, auxquelles son épouse devait à présent faire face.
Marie-Odile fut rapidement au courant de tous les détails de la triste histoire. La discrète et silencieuse souffrance de Madame de Mélaire avait attisé son insatiable curiosité, et elle la pressa de question jusqu'à savoir de quelle manière Monsieur de Mélaire s'était suicidé. Cet interrogatoire, qui avait duré un long moment, avait épuisé la pauvre femme, qui demanda si elle pouvait s'asseoir. Marie-Odile lui approcha, avec une moue qu'elle ne chercha pas à dissimuler, une petite chaise paillée sur laquelle la jeune femme s'effondra plus qu'elle ne se posa.
C'est alors que Marie-Odile vit les deux grand sacs.
- Que portez-vous là ? fit-elle.
La jeune femme soupira et ses yeux se voilèrent. Quelques secondes s'écoulèrent, puis de manière à peine audible :
- Tout le linge liturgique qui est dans ma famille depuis plus de deux siècles. Il y a... il y a de très beaux corporaux en fil de lin, brodés aux armes de ma famill...
- C'est bien, coupa Marie-Odile, impatientée, montrez un peu que je voie.
Madame de Mélaire hésita, puis elle ouvrit le plus grand des deux sacs ; celui-ci offrit aux yeux de Marie-Odile un véritable trésor. Des tissus plus fins les uns que les autres, de somptueuses chasubles, de lumineuses étoles damassées, des nappes d'autel brodées, des manuterges en chanvre d'une blancheur éblouissante, de riches dentelles... La vieille étouffa un petit cri, en vain d'ailleurs, car son interlocutrice était tout entière absorbée par la contemplation douloureuse de ce dont elle se défaisait avec une visible affliction.
- Oui, c'est joli, lança-t-elle, pas très utile, mais pas vilain. Et le reste, c'est quoi ?
- Madame, dit Madame de Mélaire, Madame, permettez-moi, je voudrais... comment dire... ce sont en réalité de très belles pièces, que je souhaite donner à l'Église. Vous comprenez, ils ont pour moi une valeur inestimable mais je... je ne peux pas les conserver... voilà, je... je vais devoir déménager et je ne puis emporter avec moi tout mon mobilier. Cependant, pour rien au monde je ne saurais en attendre de l'argent, pourtant...
- Mais n'ayez crainte, voyons, c'est bien ici qu'il fallait vous diriger car...
- Permettez, Madame...
La jeune femme posa la main sur sa poitrine ; elle faisait un visible effort sur elle même pour terminer ce qu'elle voulait dire. L'autre dévorait du regard le contenu du sac, et son impatience s'exacerbait à mesure que le temps passait, ce maudit temps que s'octroyait cette stupide pauvre fille pour débiter ses inepties, car cela ne faisait que repousser l'heure d'ouvrir le second sac, qui semblait plus intéressant encore que le premier.
- Permettez, Madame, laissez-moi terminer. Ces objets doivent rester dans l'Eglise. Ils ne doivent pas être vendus, aussi noble la finalité de la kermesse soit-elle.
- Oui, oui, je comprends, c'est entendu, mais enfin, voyons-le donc, ce second sac, allons, nous n'allons pas non plus y passer la matinée !
Madame de Mélaire, résignée, se plia aux injonctions de l'impitoyable vieille fille. Elle prit avec douceur l'anse du sac dont les fissures du cuir avouaient son grand âge, le tira vers elle, et défit le noeud de la corde qui prétendait le fermer, la fermeture éclair étant depuis longtemps cassée. Elle mit un peu de temps car le noeud était serré et ses mains faibles semblaient la faire souffrir.
- Allons ! Laissez, je vais le faire !
Marie-Odile, irritée, se leva de son fauteuil, tenta avec fureur de dénouer la corde et se répandit en jurons car elle n'y arrivait pas ; alors elle revint nerveusement vers son bureau, ouvrit un tiroir, en sortit un petit couteau suisse, et se mit à scier la corde malgré les prières de la jeune femme de ne pas la rompre ; elle en vint enfin à bout et, le visage rouge de l'effort, de l'impatience contenue et de la jouissance que lui procurait son misérable succès, s'exclama :
- Bon dieu, elle était grosse !
Elle écarta les pans du sac, qui découvrit une statuette de la Vierge à l'enfant, une oeuvre champenoise en bois du XVème siècle. Elle resta sans voix. Elle avait le sentiment qu'il y avait là un objet qui valait gros (c'était une expression qu'elle employait fréquemment), bien que n'ayant aucune notion d'histoire de l'Art. Elle ne trouva rien d'autre à dire que :
- C'est quoi ?
- Une Vierge à l'enfant. Des moniales de la Fille -Dieu de Rom...
- Bon d'accord, c'est pas la peine de me raconter encore toute une histoire, on va décidément y passer la journée. Écoutez, laissez-moi tout ça et je le montrerai au Père Curé.
- Madame, je ne voudrais pas vous offenser, mais je souhaiterais vivement lui parler également. Vous... enfin, vous êtes j'en suis certaine une personne de grande confiance, cepen...
- Je suis son-bras-droit, Madame. Son-bras-droit, vous savez ce que cela veut dire ?
- Mais oui, enfin... certainement, mais toutefois, ce que je vous apporte-là est d'une grande valeur, et je ne voudr...
- Dites tout de suite que vous n'avez pas confiance !
- Oh non, de grâce, non Madame, il ne s'agit pas de cela !
- Alors c'est arrangé. Ne vous faites pas de souci, j'ai bien compris que cela ne devait pas être vendu à la Braderie paroissiale et...
- Non ! non, je ne me défais pas de ces objets pour qu'ils soient vendus !
- Mais oui ma belle, j'ai bien compris. Soyez tranquille. D'ailleurs, regardez, je vais tout de suite mettre vos deux sacs dans la Salle Jau... dans la pièce où on garde ce qu'on nous apporte, de sorte que ce soit tout de suite déposé en lieu sûr. Voilà, êtes-vous rassurée ?
- Oui, heu... je vais vous aider à les porter.
- Mais non ma petite, laissez, vous fatiguez pas... vous avez pas l'air dans votre assiette, tiens !
La sorcière prit hardiment les deux sacs, jeta un oeil par-dessus son épaule en quittant le bureau et vit la jeune femme enfouir son visage dans le creux de ses mains. Alors, rassurée, elle se dirigea presque en sautillant vers la sacristie, une grande pièce dont seulement une partie était utilisée. Elle y cacha son trophée, derrière un petit placard en forme de tabernacle, qui ne servait plus depuis longtemps.
- Y pourrons toujours venir trouver ça ici, ces abrutis !
Elle se frappa les mains avec la satisfaction du travail bien fait, se regarda dans un petit miroir posé sur une comode, se sourit et se dit à voix haute :
- T'es vraiment la meilleure, ma vieille !
Elle revint vers son bureau, trouva la jeune femme dont les yeux rougis trahissaient le chagrin, et lui dit :
- Allez ma belle, ne vous en faites pas. L'Eglise saura apprécier votre don. Vous savez, on ne peut pas conserver toutes les choses de famille, à notre époque, on vit dans du plus petit, alors faut bien s'adapter. D'ailleurs, vous m'avez dit que votre appartement était en vente, pas vrai ?
- Oui Madame.
- Et, dites-moi, siffla-t-elle perfidement en lui tendant sa carte de visite... vous en demandez combien ?
C'était à présent elle qui com-men-de-rait et qui surveillerait ces bonnes dames de bienfaisance pendant leur permanence bénévole, elle qui dorénavant les reprendrait au moindre dérapage relationnel pour le bien des personnes qui se présentent à l'accueil quand elles ont besoin de solliciter un service de la paroisse.
Mais c'était elle, surtout, qui serait à présent la très privilégiée détentrice de la clé de la Grande Salle Jaune, dans laquelle on entassait tout ce dont se défaisaient les bourgeois du quartier pour être vendu à la Braderie paroissiale au profit des pauvres.
Elle arriva enfin, essoufflée d'avoir ainsi couru ; on l'attendait, le cidre à la main et la joie sur les visages. Elle eut droit à un beau discours, qui vanta ses grandes qualités humaines et son dévouement à l'Église, on l'applaudit et on lui souhaita une grande réussite dans sa nouvelle mission au sein de l'équipe.
Puis on se sépara et Marie-Odile prit sa place au bureau de l'accueil, car c'était à elle d'assurer la permanence le mardi matin.
Elle était à peine assise qu'une jeune femme entra. Elle avait un air doux, les traits tirés par une fatigue que ne dissimulait pas le léger fond de teint qu'elle avait appliqué à la hâte sur son pâle visage. Son manteau beige défraîchi, trop grand pour elle, ne laissait voir que des mocassins bleu marine élimés, qu'elle semblait avoir portés toute sa vie. Ses mains étaient rougies par le froid et les petites croûtes visibles sur ses phalanges laissaient à penser qu'elle ne soignait pas un eczéma qui semblait depuis longtemps avoir fait son nid dans cet épiderme si fin.
Elle se présenta. Jeanne de Mélaire. Elle était veuve depuis à peine un an. Son mari l'avait laissée avec trois enfants petits et une grossesse bien avancée. Leur bel appartement haussmanien était en vente, car Monsieur de Mélaire avait contracté des dettes importantes au jeu, auxquelles son épouse devait à présent faire face.
Marie-Odile fut rapidement au courant de tous les détails de la triste histoire. La discrète et silencieuse souffrance de Madame de Mélaire avait attisé son insatiable curiosité, et elle la pressa de question jusqu'à savoir de quelle manière Monsieur de Mélaire s'était suicidé. Cet interrogatoire, qui avait duré un long moment, avait épuisé la pauvre femme, qui demanda si elle pouvait s'asseoir. Marie-Odile lui approcha, avec une moue qu'elle ne chercha pas à dissimuler, une petite chaise paillée sur laquelle la jeune femme s'effondra plus qu'elle ne se posa.
C'est alors que Marie-Odile vit les deux grand sacs.
- Que portez-vous là ? fit-elle.
La jeune femme soupira et ses yeux se voilèrent. Quelques secondes s'écoulèrent, puis de manière à peine audible :
- Tout le linge liturgique qui est dans ma famille depuis plus de deux siècles. Il y a... il y a de très beaux corporaux en fil de lin, brodés aux armes de ma famill...
- C'est bien, coupa Marie-Odile, impatientée, montrez un peu que je voie.
Madame de Mélaire hésita, puis elle ouvrit le plus grand des deux sacs ; celui-ci offrit aux yeux de Marie-Odile un véritable trésor. Des tissus plus fins les uns que les autres, de somptueuses chasubles, de lumineuses étoles damassées, des nappes d'autel brodées, des manuterges en chanvre d'une blancheur éblouissante, de riches dentelles... La vieille étouffa un petit cri, en vain d'ailleurs, car son interlocutrice était tout entière absorbée par la contemplation douloureuse de ce dont elle se défaisait avec une visible affliction.
- Oui, c'est joli, lança-t-elle, pas très utile, mais pas vilain. Et le reste, c'est quoi ?
- Madame, dit Madame de Mélaire, Madame, permettez-moi, je voudrais... comment dire... ce sont en réalité de très belles pièces, que je souhaite donner à l'Église. Vous comprenez, ils ont pour moi une valeur inestimable mais je... je ne peux pas les conserver... voilà, je... je vais devoir déménager et je ne puis emporter avec moi tout mon mobilier. Cependant, pour rien au monde je ne saurais en attendre de l'argent, pourtant...
- Mais n'ayez crainte, voyons, c'est bien ici qu'il fallait vous diriger car...
- Permettez, Madame...
La jeune femme posa la main sur sa poitrine ; elle faisait un visible effort sur elle même pour terminer ce qu'elle voulait dire. L'autre dévorait du regard le contenu du sac, et son impatience s'exacerbait à mesure que le temps passait, ce maudit temps que s'octroyait cette stupide pauvre fille pour débiter ses inepties, car cela ne faisait que repousser l'heure d'ouvrir le second sac, qui semblait plus intéressant encore que le premier.
- Permettez, Madame, laissez-moi terminer. Ces objets doivent rester dans l'Eglise. Ils ne doivent pas être vendus, aussi noble la finalité de la kermesse soit-elle.
- Oui, oui, je comprends, c'est entendu, mais enfin, voyons-le donc, ce second sac, allons, nous n'allons pas non plus y passer la matinée !
Madame de Mélaire, résignée, se plia aux injonctions de l'impitoyable vieille fille. Elle prit avec douceur l'anse du sac dont les fissures du cuir avouaient son grand âge, le tira vers elle, et défit le noeud de la corde qui prétendait le fermer, la fermeture éclair étant depuis longtemps cassée. Elle mit un peu de temps car le noeud était serré et ses mains faibles semblaient la faire souffrir.
- Allons ! Laissez, je vais le faire !
Marie-Odile, irritée, se leva de son fauteuil, tenta avec fureur de dénouer la corde et se répandit en jurons car elle n'y arrivait pas ; alors elle revint nerveusement vers son bureau, ouvrit un tiroir, en sortit un petit couteau suisse, et se mit à scier la corde malgré les prières de la jeune femme de ne pas la rompre ; elle en vint enfin à bout et, le visage rouge de l'effort, de l'impatience contenue et de la jouissance que lui procurait son misérable succès, s'exclama :
- Bon dieu, elle était grosse !
Elle écarta les pans du sac, qui découvrit une statuette de la Vierge à l'enfant, une oeuvre champenoise en bois du XVème siècle. Elle resta sans voix. Elle avait le sentiment qu'il y avait là un objet qui valait gros (c'était une expression qu'elle employait fréquemment), bien que n'ayant aucune notion d'histoire de l'Art. Elle ne trouva rien d'autre à dire que :
- C'est quoi ?
- Une Vierge à l'enfant. Des moniales de la Fille -Dieu de Rom...
- Bon d'accord, c'est pas la peine de me raconter encore toute une histoire, on va décidément y passer la journée. Écoutez, laissez-moi tout ça et je le montrerai au Père Curé.
- Madame, je ne voudrais pas vous offenser, mais je souhaiterais vivement lui parler également. Vous... enfin, vous êtes j'en suis certaine une personne de grande confiance, cepen...
- Je suis son-bras-droit, Madame. Son-bras-droit, vous savez ce que cela veut dire ?
- Mais oui, enfin... certainement, mais toutefois, ce que je vous apporte-là est d'une grande valeur, et je ne voudr...
- Dites tout de suite que vous n'avez pas confiance !
- Oh non, de grâce, non Madame, il ne s'agit pas de cela !
- Alors c'est arrangé. Ne vous faites pas de souci, j'ai bien compris que cela ne devait pas être vendu à la Braderie paroissiale et...
- Non ! non, je ne me défais pas de ces objets pour qu'ils soient vendus !
- Mais oui ma belle, j'ai bien compris. Soyez tranquille. D'ailleurs, regardez, je vais tout de suite mettre vos deux sacs dans la Salle Jau... dans la pièce où on garde ce qu'on nous apporte, de sorte que ce soit tout de suite déposé en lieu sûr. Voilà, êtes-vous rassurée ?
- Oui, heu... je vais vous aider à les porter.
- Mais non ma petite, laissez, vous fatiguez pas... vous avez pas l'air dans votre assiette, tiens !
La sorcière prit hardiment les deux sacs, jeta un oeil par-dessus son épaule en quittant le bureau et vit la jeune femme enfouir son visage dans le creux de ses mains. Alors, rassurée, elle se dirigea presque en sautillant vers la sacristie, une grande pièce dont seulement une partie était utilisée. Elle y cacha son trophée, derrière un petit placard en forme de tabernacle, qui ne servait plus depuis longtemps.
- Y pourrons toujours venir trouver ça ici, ces abrutis !
Elle se frappa les mains avec la satisfaction du travail bien fait, se regarda dans un petit miroir posé sur une comode, se sourit et se dit à voix haute :
- T'es vraiment la meilleure, ma vieille !
Elle revint vers son bureau, trouva la jeune femme dont les yeux rougis trahissaient le chagrin, et lui dit :
- Allez ma belle, ne vous en faites pas. L'Eglise saura apprécier votre don. Vous savez, on ne peut pas conserver toutes les choses de famille, à notre époque, on vit dans du plus petit, alors faut bien s'adapter. D'ailleurs, vous m'avez dit que votre appartement était en vente, pas vrai ?
- Oui Madame.
- Et, dites-moi, siffla-t-elle perfidement en lui tendant sa carte de visite... vous en demandez combien ?
samedi 24 novembre 2007
Mépris
Minuit moins vingt. Notre dîner se terminait doucement, et bercés par les vapeur du Malescasse 1993 avec lequel notre hémoglobine se trouvait peut-être un tantinet rudoyée, nous avions dérivé, sans nous en rendre compte mais avec des délices inavouées, sur un thème qui nous émoustillait inlassablement : nos quatre-cents coups de jeunesse. Mille fois ressassés, mille mois savourés, embrassés, triturés, disséqués, mille fois aimés.
Nous nous trouvions dans une sorte de lévitation lucide, transportés dans les antres de notre jeunesse, où nous n'y voyions plus que les éclatants victoires contre l'autorité des professeurs et des parents, parfois de la police (déjà...) évoquant les mauvais tours qui nous avaient fait rire jusqu'aux aux larmes et dont le souvenir continuait à le faire, quand il ne nous pinçait pas malgré nous le coeur, en ces mélancoliques moments où l'on réalise que tout cela était à la fois bien loin et bien terminé...
...quand subitement, des coups assez violents se firent entendre à la porte.
Le voisin. Le-voi-sin. Ce méchant et vilain petit bonhomme gris qui habitait en-dessous de chez moi. Ce mauvais coucheur raleur, un roquet toujours en salopette, avec sa petite moustache noire aussi drue que l'agressive toison qui recouvrait son crâne d'affreuse bête. Ses petits yeux avaient l'air mauvais d'un vaurien qui craint le gendarme après avoir volé dans le sac d'une vieille dame, sa voix hérissante rappelait celle d'un tocard en train de perdre à la machine à sous, et ses gestes agités l'apparentaient à une race d'épouvantails qui auraient fait fureur auprès de Pharaon à l'époque de Moïse lors de l'invasion de l'Egypte par les criquets.
J'ouvris la porte et le vis. J'entendis vaguement le flot de malveillantes injonctions à laisser les honnêtes gens jouir du repos auquel ils ont droit, et le laissai un court instant poursuivre son étonnant babil décousu en le fixant d'un regard indifférent d'anthropologue. Mon silence et ma figure de cire le déconcertèrent et coupèrent son élan. Il se tut. Je lui dis qu'il était gentil d'être venu m'expliquer des chose que j'aurais dû savoir et fermai doucement la porte sur ce petit chose hirsute et bouillonnant de haine.
Je repris ma place à table, allumai avec lenteur un mini-Montecristo dont j'avalai la fumée avec délice et, levant le bras à la façon du seigneur qui commande que la fête reprenne, je lançai à mes invités : "Buvons, mes bien chers. Je viens de comprendre toutes la dimension d'un mot que je n'appréhendais jusqu'à présent que de façon linéaire : le mépris".
Nous nous trouvions dans une sorte de lévitation lucide, transportés dans les antres de notre jeunesse, où nous n'y voyions plus que les éclatants victoires contre l'autorité des professeurs et des parents, parfois de la police (déjà...) évoquant les mauvais tours qui nous avaient fait rire jusqu'aux aux larmes et dont le souvenir continuait à le faire, quand il ne nous pinçait pas malgré nous le coeur, en ces mélancoliques moments où l'on réalise que tout cela était à la fois bien loin et bien terminé...
...quand subitement, des coups assez violents se firent entendre à la porte.
Le voisin. Le-voi-sin. Ce méchant et vilain petit bonhomme gris qui habitait en-dessous de chez moi. Ce mauvais coucheur raleur, un roquet toujours en salopette, avec sa petite moustache noire aussi drue que l'agressive toison qui recouvrait son crâne d'affreuse bête. Ses petits yeux avaient l'air mauvais d'un vaurien qui craint le gendarme après avoir volé dans le sac d'une vieille dame, sa voix hérissante rappelait celle d'un tocard en train de perdre à la machine à sous, et ses gestes agités l'apparentaient à une race d'épouvantails qui auraient fait fureur auprès de Pharaon à l'époque de Moïse lors de l'invasion de l'Egypte par les criquets.
J'ouvris la porte et le vis. J'entendis vaguement le flot de malveillantes injonctions à laisser les honnêtes gens jouir du repos auquel ils ont droit, et le laissai un court instant poursuivre son étonnant babil décousu en le fixant d'un regard indifférent d'anthropologue. Mon silence et ma figure de cire le déconcertèrent et coupèrent son élan. Il se tut. Je lui dis qu'il était gentil d'être venu m'expliquer des chose que j'aurais dû savoir et fermai doucement la porte sur ce petit chose hirsute et bouillonnant de haine.
Je repris ma place à table, allumai avec lenteur un mini-Montecristo dont j'avalai la fumée avec délice et, levant le bras à la façon du seigneur qui commande que la fête reprenne, je lançai à mes invités : "Buvons, mes bien chers. Je viens de comprendre toutes la dimension d'un mot que je n'appréhendais jusqu'à présent que de façon linéaire : le mépris".
vendredi 23 novembre 2007
Tout se tient
Un ami me corrigea un jour, alors que j'expliquais au cours d'un dîner, la façon dont nous nous étions rencontrés lui et moi, il y a de fort longues années.
Il me semblait me souvenir que c'était par l'intermédiaire d'une camarade très gentille et très studieuse, qui portait des crucifix jusqu'au fond de ses chaussettes montantes, sous une jupe que l'on ne verrait certainement pas au Fashion Awards Hungary (et qu'à grand'peine au comptoir de Carhaix), et dont le sourire incertain ne découvrait pas même les vilaines petites dents jaunes, de peur sans doûte que l'on aperçoive les contours de ses dessous grisâtres en chlorofibre de l'Ourq.
Mon ami rectifia ma méprise en me criant que "NOOOON !", ce n'était pas ma princesse du Freistaat Bayern qui nous avait faits nous rencontrer, sinon un certain Herr von Machinbidule à une tea partie, un dimanche près du Louvre, lequel individu, dérivé de Bestie von Belsen (on a tous ses mauvaises fréquentations de jeunesse) nourrissait déjà des idées qui, si elles avaient eu une odeur, nous auraient rappelé les fétides émanations de l'Achéron.
Alors j'ai réalisé qu'étant donné la nature particulière de mes relations avec mon ami, relations d'une ambiguïté de jésuite et écumant le vice façon Belle de jour, ce n'était certes pas le Saint-Esprit qui nous avait mis naguère sur la voie l'un de l'autre, sinon bien Méphisto.
Tout se tient.
Il me semblait me souvenir que c'était par l'intermédiaire d'une camarade très gentille et très studieuse, qui portait des crucifix jusqu'au fond de ses chaussettes montantes, sous une jupe que l'on ne verrait certainement pas au Fashion Awards Hungary (et qu'à grand'peine au comptoir de Carhaix), et dont le sourire incertain ne découvrait pas même les vilaines petites dents jaunes, de peur sans doûte que l'on aperçoive les contours de ses dessous grisâtres en chlorofibre de l'Ourq.
Mon ami rectifia ma méprise en me criant que "NOOOON !", ce n'était pas ma princesse du Freistaat Bayern qui nous avait faits nous rencontrer, sinon un certain Herr von Machinbidule à une tea partie, un dimanche près du Louvre, lequel individu, dérivé de Bestie von Belsen (on a tous ses mauvaises fréquentations de jeunesse) nourrissait déjà des idées qui, si elles avaient eu une odeur, nous auraient rappelé les fétides émanations de l'Achéron.
Alors j'ai réalisé qu'étant donné la nature particulière de mes relations avec mon ami, relations d'une ambiguïté de jésuite et écumant le vice façon Belle de jour, ce n'était certes pas le Saint-Esprit qui nous avait mis naguère sur la voie l'un de l'autre, sinon bien Méphisto.
Tout se tient.
Leçon de choses
La gent féminine doit savoir manipuler avec art les règles d'un jeu pas toujours faciles à appréhender en début de parcours matrimonial, dans une société qui ne respecte rien.
Alors n'oublions pas que le statut de cocu ne vaut pas que pour les femmes... croyez-moi, un bel équipage de cornes luisantes sur la coloquinte d'un mâle est du plus bel effet.
Et même si cette épique allégorie ne se reflète pas dans les miroirs, elle apparaît dans toute sa lumière aux yeux des avertis, couronnant ainsi son boy-scout d'un gibus invisible mais naïvement arboré en permanence, avec une fierté qui rivalise avec le ridicule de l'accidentel statut du concerné.
Alors n'oublions pas que le statut de cocu ne vaut pas que pour les femmes... croyez-moi, un bel équipage de cornes luisantes sur la coloquinte d'un mâle est du plus bel effet.
Et même si cette épique allégorie ne se reflète pas dans les miroirs, elle apparaît dans toute sa lumière aux yeux des avertis, couronnant ainsi son boy-scout d'un gibus invisible mais naïvement arboré en permanence, avec une fierté qui rivalise avec le ridicule de l'accidentel statut du concerné.
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