samedi 24 novembre 2007

Mépris

Minuit moins vingt. Notre dîner se terminait doucement, et bercés par les vapeur du Malescasse 1993 avec lequel notre hémoglobine se trouvait peut-être un tantinet rudoyée, nous avions dérivé, sans nous en rendre compte mais avec des délices inavouées, sur un thème qui nous émoustillait inlassablement : nos quatre-cents coups de jeunesse. Mille fois ressassés, mille mois savourés, embrassés, triturés, disséqués, mille fois aimés.

Nous nous trouvions dans une sorte de lévitation lucide, transportés dans les antres de notre jeunesse, où nous n'y voyions plus que les éclatants victoires contre l'autorité des professeurs et des parents, parfois de la police (déjà...) évoquant les mauvais tours qui nous avaient fait rire jusqu'aux aux larmes et dont le souvenir continuait à le faire, quand il ne nous pinçait pas malgré nous le coeur, en ces mélancoliques moments où l'on réalise que tout cela était à la fois bien loin et bien terminé...

...quand subitement, des coups assez violents se firent entendre à la porte.

Le voisin. Le-voi-sin. Ce méchant et vilain petit bonhomme gris qui habitait en-dessous de chez moi. Ce mauvais coucheur raleur, un roquet toujours en salopette, avec sa petite moustache noire aussi drue que l'agressive toison qui recouvrait son crâne d'affreuse bête. Ses petits yeux avaient l'air mauvais d'un vaurien qui craint le gendarme après avoir volé dans le sac d'une vieille dame, sa voix hérissante rappelait celle d'un tocard en train de perdre à la machine à sous, et ses gestes agités l'apparentaient à une race d'épouvantails qui auraient fait fureur auprès de Pharaon à l'époque de Moïse lors de l'invasion de l'Egypte par les criquets.

J'ouvris la porte et le vis. J'entendis vaguement le flot de malveillantes injonctions à laisser les honnêtes gens jouir du repos auquel ils ont droit, et le laissai un court instant poursuivre son étonnant babil décousu en le fixant d'un regard indifférent d'anthropologue. Mon silence et ma figure de cire le déconcertèrent et coupèrent son élan. Il se tut. Je lui dis qu'il était gentil d'être venu m'expliquer des chose que j'aurais dû savoir et fermai doucement la porte sur ce petit chose hirsute et bouillonnant de haine.

Je repris ma place à table, allumai avec lenteur un mini-Montecristo dont j'avalai la fumée avec délice et, levant le bras à la façon du seigneur qui commande que la fête reprenne, je lançai à mes invités : "Buvons, mes bien chers. Je viens de comprendre toutes la dimension d'un mot que je n'appréhendais jusqu'à présent que de façon linéaire : le mépris".